Chapitre I
                                                                                                                                                                                                     1er Janvier

Tout-à-coup une bourrasque plus violente que les autres dans un vacarme insupportable ouvra la fenêtre de la pièce dans laquelle la famille était réunie autour de la table. Le vent s'engouffra en sifflant renversant au passage une poterie posée sur le buffet   qui explosa à terre. La femme assise à la gauche du maitre de maison se leva rapidement pour refermer la fenêtre qui résistait sous la pression des éléments rugissant comme une bête fauve. La Femme imprima toute sa force pour réprimer cette intrusion repoussant sur ses gonds les boiseries dans l'encadrement de la fenêtre. Une lutte décousue, glaciale où ses bras en sortirent vainqueurs. Les conversations s'étaient tues devant les cris stridents de la tempête. De l'autre côté de la table, un écran plat de télé diffusait le journal télévisé de midi de la région de Brest. Une jeune présentatrice, blonde et souriante commentait les nouvelles de la journée
" Malgré que notre région ne fasse pas partie des plus contaminées du covid19, le préfet de région a publié un décret de couvre-feu à vingt heures à partir de ce soir. "
-        Mais c'est n'importe quoi, couvre-feu dans toute la région, peut-être nécessaire en ville, mais nous ici, sur cette ile où il n'y a eu aucun cas de coronavirus, c'est stupide, s'écria l'homme le plus âgé qui était le maitre de maison
Personne ne répondit, un silence morbide planait dans la pièce. Tout-à-coup un homme assis face au maitre des lieux, bondit de sa chaise la tête baissée, le regard noir, les poings crispés, et dans la voix une rage non feinte, qui s'écria :
-        Tu te rends compte de ce que tu viens de nous révéler Papa ? J'ai cinquante ans et c'est aujourd'hui que tu m'apprends çà. Mais c'est monstrueux de m'avoir caché depuis toujours ce secret. Mais comment je vais pouvoir vivre avec cette révélation ?
-        Je crois que tu vas t'en remettre, tu comprendras peut-être un jour.
L'homme de cinquante ans qui avait apostrophé le maitre de maison en l'appelant papa, se leva brusquement, appuyant les poings sur la table.
-        Cela suffit avec tes théories conspirationnistes, que tu n'arrêtes pas de balancer, et puis maintenant ce secret de famille que tu révèles, je n'en peux plus de cette maison
L'homme qui venait de se lever s'en alla vers le couloir de l'entrée où était accroché sa veste en peau avec l'intérieur une chaude laine épaisse.
-        Mais où vas-tu Jean-Pierre, par ce temps pourri où veux-tu aller ?
-        Je vais chez Jo, on verra bien sa version des faits puisque tu le mets en cause.
-        Mais ce n'est pas le moment, c'est dangereux par cette tempête, pour aller chez Jo, il faut longer le bord de mer entre les rochers, avec cette houle qui déverse avec une force démentielle des paquets de vagues, tu risques d'être emporté par l'une d'elles
Sans répondre et sans se retourner le dénommé Jean-Pierre ouvrit la porte extérieure, laissant passer un tourbillon de poussière dans la maison, puis la claqua derrière lui, s'enfonçant dans ce jour gris, tourmenté de tempête.
-        Mon cher Adrien de frère quand tu étais dans la marine, on ne te voyait pas souvent et ça nous faisait des vacances. Depuis que tu es en retraite, tu t'emmerdes alors t'invente ce soi-disant secret familial, c'est facile aujourd'hui que ta femme, la mère de tes enfants n'est plus là.
-        Dis donc Yann, je t'ai invité, mais tu n'étais pas obligé de venir, lui répondit Adrien, les autres années à chaque fois que je t'ai invité tu m'invoquais que tu ne pouvais pas fermer ton restaurant comme ça, pour un oui pour un non. Mais aujourd'hui, t'es bien content d'être ici avec cette fermeture administrative, tu n'as même plus de quoi nourrir ta famille. Tu vois dans quoi ce que ton Macron et ses sbires t'ont plongé.
-        Mais t'es con ou quoi, ce n'est pas d'la faute à Macron, ce satané virus, il faut bien le combattre, répondit énerver Yann
-        Il n'y aurait pas de confinement si les hôpitaux avaient suffisamment de lits, de matériel et de personnel pour accueillir tous les malades, intervint la femme qui avait refermé la fenêtre
-        Là je suis d'accord avec ma tante Mireille répondit un homme petit, bedonnant, les cheveux courts sur une tête ronde, la trentaine. Moi j'en ai marre, papa, tous les restos, bars, cinés, théâtres, fermés, à cause de qui ? On va crever et tu n'es pas d'accord avec la réalité. C'est bien le gouvernement qui a choisi cette option, non ?
-        Bon arrêté tous les deux, c'est toujours la même histoire entre le père et le fils, jamais d'accord, s'emporta d'une voix tonitruante d'une femme qui visiblement était l'épouse du père et la mère du fils.
-        Vous n'avez presque rien mangé ce midi, fit remarquer Mireille la maitresse de maison
-        Ma chère, le repas d'hier soir, je dirais plutôt de cette nuit était tellement copieux que nos ventres sont remplis pour plusieurs jours, tu nous as gâté
-        Je te remercie François, mais avec Marie Cécile vous avez largement participé avec le vin et le champagne et le dessert, cette buche était géniale
Dehors la tempête ne faiblissait pas, on entendait entre deux souffles du vent des paquets de mer venant se jeter contre les rochers, rebondissant tel un geyser pour venir se fracasser contre le mur nord de la maison. D'après l'horloge accroché au mur de la pièce nous savions qu'officiellement il faisait encore jour puisque les aiguilles indiquaient treize heure trente.
Après quelques minutes d'un lourd silence brisé par le crépitement du feu de bois de la cheminée ; Adrien décrocha le téléphone fixe, un vieil appareil qui datait d'au moins quarante ans mais qu'apparemment l'obsolescence n'était pas encore programmée, et composa un numéro :
-        Allo Jo ? ici c'est moi Adrien, est-ce que mon fils Jean Pierre ton filleul est chez toi ? Tu peux me le passer ?
-        Désolé Adrien, mais je n'ai pas vu J.P., pourquoi ? Il devait venir me voir ?
-        Oui il voulait que tu confirmes ce que je lui ai révélé
-        Quoi ? tu lui as dit ? Mais pourquoi ? Tu aurais dû m'en parler avant. En tout cas je ne l'ai pas encore vu. Cela fait longtemps qu'il est parti ?
-        Un quart d'heure environ par le plus court chemin du bord de mer.
-        Il devrait être là, c'est inquiétant, ne bouge pas Adrien, je vais faire le chemin inverse.
Et les deux hommes raccrochèrent.






les publications d'Alain Richier